Côte d’Ivoire : Le PDCI-RDA entre incompréhensions, majorité silencieuse et résistance tenace…

Lemandatexpress – Le Parti démocratique de Côte d’Ivoire (PDCI-RDA) traverse une zone de turbulences. Miné par des tensions internes, des démissions fracassantes et les remous politico-judiciaires entourant son président Tidjane Thiam, le parti vert et blanc peine à retrouver son unité.

L’épisode le plus récent en date : le Congrès extraordinaire du 14 mai, organisé à marche forcée, suivi de la démission tonitruante de Maurice Kakou Guikahué de son poste de conseiller politique. Deux événements qui ont ravivé les mécontentements et les incompréhensions au sein du plus ancien parti de Côte Ivoire.

Des voix discordantes

Dans une enquête relayée par Jeune Afrique, plusieurs figures du parti s’interrogent sur la direction que prend le PDCI depuis la disparition de l’ancien président Henri Konan Bédié. « Pourquoi démissionner pour être ensuite réélu avant même une décision de justice ? Que se passera-t-il si le tribunal donne raison à Mme Yapo ? C’est incompréhensible. Personne ne comprend la stratégie de Thiam », s’interroge un membre du bureau politique, visiblement déconcerté.

Jeune Afrique cite Charles Tchétché, délégué départemental de Gagnoa 5, qui va plus loin : « Je n’ai rien contre M. Thiam, mais je ressens un ras-le-bol. Depuis la disparition du président Bédié, mon parti est en train de s’écrouler. Quand on ambitionne de diriger un grand parti et de briguer la magistrature suprême, on se prépare longtemps à l’avance, dix ans peut-être ! Il aurait dû renoncer à sa nationalité française bien plus tôt. Il est revenu sans même respecter les textes ».

Comme lui, plusieurs voix réclament la tenue d’un nouveau congrès et d’une convention pour désigner un autre candidat. « Je ne crois pas aux hommes providentiels. Tidjane Thiam est certes un brillant intellectuel, mais n’y avait-il vraiment personne d’autre au sein du parti pour succéder à Bédié ? », poursuit Tchétché, militant depuis 1984 et soutien affiché de Guikahué.

Le poids de la majorité silencieuse

Malgré son retour en Côte d’Ivoire après vingt ans d’absence, Tidjane Thiam s’est imposé en décembre 2023 à la tête du PDCI, face à des figures telles que Jean-Marc Yacé, Noël Akossi Bendjo ou encore Guikahué. Une résolution votée lors du congrès l’a désigné automatiquement comme candidat du parti à la présidentielle de 2025. Seul Jean-Louis Billon a maintenu sa propre candidature.

Mais cette élection est loin de faire l’unanimité. « Tout a été orchestré par les anciens barons du parti qui ont pris les rênes à la mort de Bédié », affirme un haut cadre du PDCI. « En réalité, il existe une majorité silencieuse. Des cadres qui se taisent, mais n’en pensent pas moins. Beaucoup se sentent trompés », confie-t-il.

Dans la région du Gbéké, un collectif de militants emmené par Binger Kouamé critique ouvertement la précipitation du dernier congrès. « Le président Thiam représentait un espoir pour nous tous, militants et Ivoiriens. Mais nous ignorions qu’il n’avait pas encore renoncé à sa nationalité française. Il y a des éléments qui peuvent aujourd’hui le bloquer », explique Kouamé.

Le collectif qu’il porte a même adressé une lettre au préfet pour dénoncer une démarche jugée contraire à l’esprit du PDCI. « Nous ne pouvons pas cautionner cela. C’est à l’opposé des valeurs de dialogue, de consensus et de légalité que notre parti a toujours défendues », peut-on lire dans le courrier.

« Je suis militant depuis deux ou trois ans et je vous l’assure, la base ne suit pas. Sur le terrain, ça ne passe pas », insiste Kouamé, tout en affirmant faire l’objet d’intimidations. « Quand on est d’accord avec eux, on est un militant engagé. Quand on critique, on devient un militant manipulé. Je suis assez responsable pour décider par moi-même », soupire-t-il.

Des critiques jugées marginales par la direction

Dans l’entourage de Thiam, ces voix dissidentes sont minimisées. « Les critiques font partie de la démocratie interne. Tous les leaders y sont confrontés. Ce qui compte, ce sont les valeurs et la vision que porte Tidjane Thiam », estime Soumaïla Bredoumy, porte-parole du PDCI, qui martèle à chaque sortie médiatique : « Il n’y a pas de plan B. »

Jean-Noël Loucou, ancien directeur de cabinet de Bédié, abonde dans le même sens : « Des milliers de militants ont voté librement pour Tidjane Thiam. Personne n’avait un fusil sur la tempe. Ceux qui traînent le parti devant les tribunaux doivent se remettre en question. »

Alliances controversées et absences prolongées

Mais au-delà de la personnalité du président, ce sont aussi ses choix politiques qui dérangent. L’alliance au sein de la Coalition pour l’alternance pacifique – Côte d’Ivoire (CAP-CI), qui regroupe une quinzaine de partis d’opposition, dont ceux de Charles Blé Goudé et Simone Gbagbo, suscite de vives critiques.

« Nous n’avons rien à faire avec ces gens-là. Houphouët-Boigny et Bédié ont été combattus par eux. Nous sommes des houphouëtistes », tranche Lacina Sanogo, président des transporteurs du PDCI. « Je n’ai rien contre M. Thiam, mais je ne suis pas d’accord avec ses choix. Je ne demande même pas sa démission, je demande un changement d’orientation. »

Enfin, l’absence prolongée de Thiam en France depuis deux mois ajoute au malaise. « Le président est en Europe pour faire du lobbying. Quand il reviendra, tout le monde comprendra », tente de rassurer Jean-Noël Loucou.

Vendredi dernier, Tidjane Thiam s’est d’ailleurs montré actif à Bruxelles, manifestant devant le Parlement européen pour réclamer des élections « inclusives, transparentes et crédibles » et une révision de la liste électorale.

Reste à savoir si ces démarches suffiront à ramener l’unité au sein d’un parti fracturé entre incompréhension, résistance et espoir.

M.Galé, avec JA

lemandatexpress.net

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