Présidentielle 2025 : Vincent Toh Bi donne ses « 5 raisons qui font du parrainage un obstacle à la participation démocratique en Côte d’Ivoire »

Le mandat express – Vincent Toh Bi Irié, l’ancien préfet d’Abidjan et candidat déclaré à la présidentielle d’octobre, était face à la presse ce jeudi 19 juin, au Sofitel Hôtel Ivoire. Il s’est exprimé en long et en large sur le parrainage citoyen, l’une des conditions de candidature à la magistrature suprême en Côte d’Ivoire.

Nous vous proposons en intégralité son propos liminaire à l’occasion de cette rencontre médiatique.

I-LES OBSTACLES QUE POSE LE PARRAINAGE

Le parrainage introduit dans la Loi électorale en 2020, par une ordonnance du 08 Avril 2020, à nouveau modifiée par une Ordonnance du 07 Mai 2025, s’est ajouté aux conditions d’éligibilité et à la documentation à fournir pour l’élection présidentielle en Côte d’Ivoire. Dans le contexte qui est le nôtre, ce changement dans le dispositif législatif a des implications susceptibles de freiner une large participation des individus et des Partis à cette échéance électorale déterminante.

A l’origine, le parrainage, lors des élections dans le monde, avait un objectif triple de représentativité, de sérieux et d’ancrage sociologique local des Candidats, dans certaines démocraties. D’ailleurs, à l’image du parrainage existent également dans certains pays (Kenya et République Démocratique du Congo) des seuils et des ratios de validité d’une élection. Au Kenya, non seulement il faut, à l’élection présidentielle, un taux de participation plancher dans chaque province du pays (25% dans au moins 24 des 47 Comtés), mais il faut également que ce taux de participation atteigne un niveau minimum au niveau national pour être validé. Ce dispositif avait également existé au Sénégal. Ces seuils concernent les résultats des élections et non les signatures à collecter pour le parrainage comme en Côte d’Ivoire.
Si le parrainage a un triple objectif de représentativité, de sérieux et d’ancrage local, il reste dans la plupart des pays qui le pratique l’unique goulot de sélection». Or en Côte d’Ivoire, non seulement le parrainage existe, mais un autre goulot financier vient encore restreindre la participation des Candidats, c’est le cautionnement fixé par la Loi électorale à 50 millions de francs CFA, modifié à la hausse en même temps que l’introduction du parrainage. Ce sont autant de dispositions exclusives pour une élection.

En ce qui concerne le parrainage, 5 raisons majeures en font clairement un obstacle à la participation démocratique, dans un pays fragile, toujours secoué par de graves crises électorales, où les clivages culturels et politiques en saillie demeurent une menace permanente pour la stabilité du pays.

1.1 Le niveau technique
1.2
La collecte du parrainage 1% dans la moitié des régions du pays et dans les deux Districts d’Abidjan et de Yamoussoukro soulève des préoccupations techniques et logistiques, puisque ce parrainage est manuel. Ce sont des dizaines de milliers de fiches remplies manuellement, puis compilées et transmises à la Commission Electorale Indépendante. Les transcriptions manuelles et les données alphanumériques sont susceptibles d’être entachées d’erreurs. Par ailleurs, le croisement des listes de parrainage avec la liste électorale nationale ainsi qu’avec les listes d’autres Candidats est du seul ressort de la CEI. De quels moyens disposent les Candidats, s’ils estimaient que le croisement n’est ni juste ni transparent ?

En cas de contestation sur la question du parrainage portée devant le Conseil Constitutionnel par exemple, ce Conseil dispose-t-il de l’ingénierie, de l’équipement, des ressources humaines pour effectuer son propre croisement indépendamment de la CEI ?

Si la Côte d’Ivoire disposait d’un mécanisme informatique fiable permettant à un électeur de cliquer sur un lien particulier afin d’accorder son parrainage exclusif à tel ou tel Candidat, on pourrait encore comprendre.

Ce niveau technique démontre que le gros problème du parrainage n’est pas que le pourcentage requis, mais tout le mécanisme à l’arrière, qui entraînerait des situations incommodantes, autant pour les Partis dits grands, que pour les Candidats indépendants.
1-2 Le niveau politique
La participation politique en Côte d’Ivoire est généralement basse, avec des taux de participation peu encourageants. En dehors de l’élection présidentielle post-crise de 2010 avec 83,73% de taux de participation au 1 tour et 81,12% au 2nd tour, qui comme toutes les élections post-crise, a été exceptionnellement haute, les élections oscillent autour de 37%. Les dernières élections locales de Septembre 2023, qui ont pourtant été âprement disputées et qui ont vu la participation de presque toutes les forces politiques, n’ont pas échappé à cette tendance. Dans un contexte pareil de faible participation politique, certaines populations ne verraient pas l’utilité de se håter pour parrainer des Candidats, exercice de pré-vote. A supposer que 10 Candidats se lancent à la conquête des parrainages à travers le pays. Cela voudrait dire qu’avant les élections, ces 10 Candidats, s’ils le réussissent, mobiliseront au moins le quart de l’électorat traditionnel moyen qui votent, avant les élections. Cela parait irréaliste dans une population qui ne perçoit pas encore l’enjeu du parrainage.

1-3 Le niveau sociologique

Dans un pays encore dominé par des clivages ethniques, dans lequel les bases politiques se forgent autour des clans et des régions depuis l’indépendance, il peut ne pas être évident d’accéder à des localités et à des villages, pour collecter des parrainages. Il est fréquemment arrivé que des mots d’ordre sociologiques soient donnés pour que des Partis Politiques et des Candidats n’aient pas accès à certaines zones, occasionnant des violences. Dans certains villages, il y a même eu des prestations rituelles de serment de fidélité à tel Parti Politique ou à tel Candidat.

Dans un tel contexte, il pourrait être difficile de parcourir certains villages et de collecter les parrainages.

1-4 Le niveau sécuritaire

Ce pays, la Côte d’Ivoire, a connu des violences de très haut niveau à des moments de son Histoire. En 2010-2011, beaucoup de citoyens ont été massacrés pour la suspicion vraie ou supposée de leurs choix pour tel Candidat et tel Parti Politique. Des milliers de blessés et de traumatisés portent encore des séquelles de ces violences qui ne les quitteront certainement plus jamais pour le reste de leur vie. Il n’y pas une seule famille de Côte d’Ivoire, qui n’ait un parent ou une connaissance qui n’ait pas péri dans ces violences. L’intolérance politique
Et la faible culture démocratique ont endeuillé le pays. Cela a bien évidemment créé une atmosphère de permanente peur dans les choix électoraux.

Il est incompréhensible dans un tel contexte sécuritaire de demander à des citoyens de remplir des fiches avec certains de leurs identifiants et de les remettre à la CEI, avec le risque évident que n’importe quel agent connaisse l’identité de ceux qui ont parrainé un Candidat précis. A l’occasion des élections locales de Septembre 2023, certains candidats inscrits sur des listes de municipales et régionales ont reçu des menaces directes et des intimidations de la part de certains membres de listes concurrentes, à l’occasion de l’enregistrement des Candidatures. L’infaillibilité du processus de parrainage et sa confidentialité ne sont pas garanties.

Ces antériorités sécuritaires, combinées aux allégations multiples actuelles d’étouffement des libertés individuelles ne plaident pas pour que le parrainage soit maintenu.

1-5 Le niveau affectif

Des pré-sensibilisations que nous avons déjà effectuées sur le terrain font apercevoir que certaines populations perçoivent le parrainage comme une éligibilité ou mieux une présidentiabilité, étant entendu chez elle que leur choix définitif se fera à l’occasion du jour du vote. Elles ne voient donc aucun inconvénient à parrainer pour une seule personne plusieurs Candidats qui leur semblent viables. C’est donc de bonne foi que certains électeurs parraineraient plus d’un Candidat. Or cette approche invaliderait des parrainages. Il faut donc reconsidérer la question des doublons et des doubles parrainages.

Quelles sont ma responsabilité et ma faute, si un électeur qui a déjà parrainé un autre Candidat avant moi, me parrainent ? En l’absence d’un système informatique qui fait qu’un électeur qui parraine un Candidat ne peut plus en parrainer un autre, les croisements informatiques pénaliseront.

Pour ces 5 raisons ci-dessous, nous considérons le parrainage comme un obstacle à la participation démocratique et à l’inclusion et NOUS DEMANDONS QUE LE PARRAINAGE SOIT RETIRE DU DISPOSITIF ELECTORAL.
II- QUELQUES CONSIDERATIONS GENERALES SUR L’INCLUSION

Il est curieux que le plus haut responsable de la CEI dise ce 17 Juin 2025 sur le Plateau du Journal télévisé qu’ une élection par essence ne peut jamais être inclusive ». Ces propos graves de la part de l’arbitre remettent en lumière la question de l’inclusion.

2.1- Les principes universels

Tous les principes universels qui gouvernent les élections prônent l’inclusion: la Déclaration Universelle des Droits de l’Homme. Il en est de même des textes qui recommandent des élections justes et équitables: DoP-Declaration of Principles (Nations-Unies), La Charte Africaine pour la Démocratie, les Elections et la Gouvernance (Union Africaine), Le Protocole Additionnel de la CEDEAO, le PEMMO (Principles for Election Management, Monitoring and Observation-ESA/ECF).

2.2- En matière électorale, l’inclusion est la norme et l’exclusion, l’exception, que ce soit pour la qualité d’électeur ou l’éligibilité, car la finalité de l’élection c’est la paix, la cohésion, la stabilité. En 2016, la nouvelle Constitution a supprimé l’âge plafond du Candidat président, qui était de 75 ans. Mais en 2020 et 2025, des dispositions nouvelles sur le cautionnement et le parrainage sont introduites pour limiter l’inclusion, ainsi que des dispositions avec incidence sur l’inscription sur la liste électorale. Il apparaît manifestement que sur certains aspects l’inclusion est facilitée et sur d’autres aspects, elle est compliquée. Il y a matière à suspicion.

2.3- Les systèmes électoraux comme instruments d’inclusion

L’inclusion est une préoccupation tellement congénitale à l’organisation des élections qu’elle gouverne certains systèmes électoraux. En Île Maurice, le BSL (Best Loser System) permet aux bons perdants des élections d’obtenir des sièges au Parlement afin de permettre l’inclusion des minorités dans un pays où il y a de multiples catégories raciales. Au Sénégal, la proportionnelle partielle et son principe du plus fort reste a permis à Mr Ousmane Sonko (qui avait échoué aux élections législatives directes) d’obtenir avec son alliance 01,13% des voix. Cette disposition qui veut garantir une plus grande chance des Partis Politiques Sénégalais d’être au Parlement, aux fins d’inclusion, a permis à Ousmane Sonko de devenir par repêchage le seul élu de son alliance aux législatives de 2017. Sans cette disposition, cet homme politique n’aurait pas été au Parlement et n’aurait certainement pas obtenu les
5,67% des suffrages aux élections présidentielles de 2019, puis les suffrages de son Parti mux élections de Mars 2024.

Au Lesotho, les violences politiques de 1998, ont obligé à un système électoral de large nclusion encore valable jusqu’aujourd’hui, cela a garanti la stabilité.

En Tanzanie, 30% des suffrages législatifs du calcul national sont réservés aux femmes et aux classes marginalisées, parce que l’inclusion est majeure et fondamentale.

2.4 – Le Rôle d’une Commission Electorale dans l’inclusion

Le rôle d’une Commission électorale dans l’inclusion est fondamental. Elle n’est pas un Tribunal. Elle ne peut pas être « sans états d’âme ». Elle a un rôle de facilitation et d’arbitrage entre les parties en compétition. Elle conseille l’Etat, le Président et le Parlement, relativement à toutes les décisions ou textes qui organisent les élections. Si elle se contente d’exécuter des opérations sur la base de textes arbitraires et iniques, elle ne produira pas la paix et la stabilité, mais plutôt de la confusion. Si les textes mis à sa disposition pour son travail ne sont pas dépouillés de germes de conflits, elle organisera des élections injustes et chaotiques. Evidemment, la responsabilité des responsables est engagée devant l’Histoire.

Abidjan, 19 Juin 2025

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